Pour la génération à laquelle j'appartiens, Tarantino est une sorte d'icône intouchable, dont le moindre bon de métrage (court, moyen, long) est automatiquement propulsé au firmament du patrimoine cinématographique, dans un déluge de déclarations apologétiques digne d'un tract de propagande stalinienne. Tarantino est génial. Ses dialogues sont trop puissants (rajoutez « genre » au début ou à la fin de cette phrase, vous aurez un aperçu correct de la plupart des critiques des films du Sieur Quentin entendues à la sortie d'une séance). Ses films c'est trop d'la balle.
J'ostracise les générations autres que la mienne, les précédentes et les suivantes, qui apprécient également fort l'oeuvre du bonhomme. Tarantino, c'est du déjanté consensuel, du grotesque assumé, des dialogues parfois pompeux, souvent cocasses, et c'est surtout un fleuve intarissable de références cinématographiques plus bis (et plus érudites) les unes que les autres, qui passent probablement à quelques années-lumières au-dessus de la tête de la majorité du public, mais qui attire au réalisateur la sympathie immédiate et naturelle des cinéphiles. Tarantino, le soit-disant sale gosse du cinéma, est aimé de tous.
Ou presque.
Je n'ai pas d'a priori, positif ou négatif, sur Quentin Tarantino. De mon point de vue, Pulp Fiction est un film marrant mais sans plus, Kill Bill 1 un film très marrant, Kill Bill 2 un film chiant, Jackie Brown un grand film. Reservoir Dogs, soit je ne l'ai pas vu, soit ça ne m'a pas marqué. Vous comprenez à la lecture des premières lignes de cette critique que Inglourious Basterds ne rejoint pas Jackie Brown, dans ma classification toute personnelle, la catégorie des grands films.
Et pourtant, Dieu sait qu'il a tout fait pour me séduire avec son dernier film. Tarantino ne s'est jamais prétendu créateur, lui qui se voit plutôt comme un « refaiseur » des films qu'il a aimés. En général avec talent, tant il sait avec habileté tresser les ficelles qui lieront une scène, inspirée d'un cinéaste italien bis des années 70, à celle qui lui succède, décalque à peine voilée d'une scène d'un obscur film de blaxploitation. Dans Inglourious Basterds, Tarantino livre un véritable récital de références qui me touchent droit au coeur, du western spaghetti (la première apparition de Hans Landa étant une magnifique ressucée de l'entrée en scène de Angel Eyes dans Le bon, la brute et le truand) au cinéma allemand des années 20 (le final dans le cinéma appelant à la rescousse Fritz Lang, son amour de la lumière et des ombres), en passant par (évidemment) le film de guerre, façon, pourquoi pas voyons grand, Robert Aldrich (la scène de passage de revue de la petite troupe de « basterds » étant un décalque d'une scène homologue des Douze salopards). Et d'autres que j'aime moins, par exemple lorsqu'il convoque le souvenir du tâcheron Enzo Castellari (Une poignée de salopards). Il m'enchante lorsque la composition Un Amico d'Ennio Morricone résonne dans salle (issue de la BO du film Revolver de Sergio Sollima).
Le choeur des références produit un joli son, le cinéphile un peu bas de plafond que je suis ne peut qu'être séduit par un film au rythme alerte, aux acteurs inspirés, aux dialogues (plus ou moins, avouons) percutants, à la maîtrise visuelle indéniable. Le tout est enlevé, violent, charmant, revigorant, drôle.
Quoique, en fait, il n'est pas si drôle que ça. Là se situe le grand souci de l'oeuvre de Tarantino : si ses films procurent un plaisir immédiat indéniable, parfois particulièrement intense, ils ne supportent que très difficilement la réflexion post-visionnage et perdent de leur force plus la découverte du film s'éloigne dans le passé. Tarantino a ce quelque chose d'irrémédiablement puéril et adolescent qui me fait penser que son art cinématographique tient de l'éjaculation précoce.
Daniel Mendelsohn, auteur des Disparus (bouquin retraçant sa quête de juif de Floride pour reconstituer le passé de sa famille broyée dans les camps nazis), a récemment déclaré que Tarantino, dans Inglourious Basterds, ne faisait rien de moins que de faire des juifs un décalque exact des nazis, par le manque d'humanité de ses personnages, leur goût pour la vengeance, leur violence qui n'a d'autre but que de se justifier elle-même. Le jugement de l'écrivain tombe sous le sens.
Tarantino, grand gamin insouciant, part d'un canevas puéril que reformulerait sans doute avec charme un enfant de 5 ou 6 ans : « on dirait que c'est une bande de juifs qui tuent des nazis pour se venger ». L'histoire qui en découle, contée avec talent, parfois avec classe (surtout quand Christoph Waltz ou Michael Fassbender sont dans le champ de la caméra), est indéniablement plaisante, mais elle manque de cette matière, de cette profondeur qui font les grandes oeuvres dramatiques. Tarantino n'a de toute manière pas la prétention d'être un auteur dramatique.
Juste un gamin qui s'amuse avec virtuosité. Sans trop savoir, parfois, qu'il joue avec des ingrédients trop sensibles. Sans se rendre compte que son manège clinquant et pétaradant peut légitimement sembler obscène à ceux qui ont connu l'horreur. La vraie. Pas celle vue à la télé ou au cinéma.
C'est sa grandeur. C'est sa petitesse. |