Le charme désuet de la bourgeoisie. De film en film, Emmanuel Mouret trace son sillon singulier, et peaufine son personnage. Cinéaste d'inspiration Rohmerienne – même goût pour le marivaudage, l'érotisme poli et les dialogues littéraires – Mouret cherche avant tout à faire rire. Dans Fais-moi plaisir ! en particulier, car ici, Mouret rend hommage au slapstick et à ses grandes figures. Jamais son cinéma n'aura été aussi visuel.
Dans sa conception même, Fais-moi plaisir ! rappelle le film de Scorcese After Hours, histoire d'un homme propret, bien sous tous rapports, qui se laisse séduire, le temps d'une nuit, par les sirènes de l'aventure. De péripéties rocambolesques en hasards malencontreux, il goutera au fruit défendu, humectera ses lèvres à la coupe de l'interdit, bien trop pimentée à son goût. L'enjeu du film sera de retrouver l'équilibre originel, ces chers et confortables pénates, dédaignés à tort, le temps d'une escapade. Tel le héros de After Hours, la tentation entraine Jean-Jacques dans un tombereau de problèmes, s'entrainant en dominos. Mais c'est aussi l'occasion unique de vivre des situations inédites, rencontrer des personnages fantasques, inattendus : le président de la République, sa fille énamourée, une rock-star, une soubrette séduisante... Cette fugue provisoire dans le fantasme tient de l'acte manqué. Mais malgré les dangers, les revers, l'expérience vaut le coup ; la douceur du foyer s'en trouve renforcée. Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, même pour une nuit...
Mouret profite de cette Odyssée pour rendre hommage au burlesque qu'il aime, et approfondir son archétype de gaffeur emprunté. En effet, de Buster Keaton à Mister Bean, en passant par Jacques Tati et Pierre Richard, le maladroit patenté constitue la base, le terreau essentiel, de tout bon gag visuel. Mouret multiplie les références avec une aisance et une légèreté de plume virevoltante. Ainsi, la séquence de la soirée s'inspire directement du chef d'œuvre de Blake Edwards, La Party, dans lequel Peter Sellers semait le chaos à force d'incidents. Chez Mouret, les accidents perturbent peu les invités, mais on y retrouve la même mécanique, Jean-Jacques se fourvoyant dans des situations inextricables, qu'il cherche à résoudre en toute discrétion. Dans la même séquence, les références à Jacques Tati et à la maison moderne de Mon Oncle se multiplient, l'appartement huppé regorgeant de gadgets. En conflit avec la modernité et la technologie, tel un monsieur Hulot de notre temps, Jean-Jacques devra affronter un ascenseur vocal peu commode, des toilettes déconcertantes... Mais la plus grande réussite du film tient à ses références au cinéma muet. Bon nombre de gags n'auraient pas dépareillé dans un burlesque des années 20. Certaines idées, vraiment brillantes, se révèlent dignes de Buster Keaton lui-même : le couteau à fromage d'un genre nouveau, le feutre à moustaches, les appartements mitoyens... Les deux hommes ont d'ailleurs des points communs. Si Keaton, l'homme qui ne rit jamais, jette sur le monde un regard d'éternel mélancolique, Mouret, lui, le couve d'un air tendre et doux, tout aussi immuable.
Bien sûr, le film ne réussit pas l'intégralité de ses effets. Parfois, le montage se fait attendre, certaines scènes manquent de rythme. Mais même dans ses ratés, Fais-moi Plaisir ! conserve un charme suranné qui pousse à la mansuétude. Un amour pour un certain type de cinéma, hautement contagieux. Surtout, en dépit de cette avalanche de références, qui pourrait figer le film dans une naphtaline empesée, Fais-moi plaisir ! ne perd jamais son pétillant. Ni trop appuyés ni trop démonstratifs, les multiples clins d'œil s'intègrent sans accroc à l'univers de Mouret, qui, d'opus en opus, affine son art comique. Entre bavardages et marivaudages, timidité et gestes gaffeurs, son personnage rappelle celui de Woody Allen, qui a aussi rendu hommage aux Dieux du burlesque en son temps avec Woody et les Robots. La musique joue un rôle de premier plan, Mouret ne se privant de rien. Ambiance Sixties pour la soirée, du Mozart dans les toilettes, de l'Offenbach pour monter en neige les situations... Assemblage hétéroclite, parfois envahissant, mais qui enfonce crânement le clou en soulignant ses effets.
Comme pour son précédent film, Un baiser s'il vous plait, il plane sur Fais-moi plaisir ! un parfum d'érotisme discret. De Frédérique Bel, révélant ses charmes sans coup férir, à Déborah François en domestique pudique, sans oublier la rayonnante Judith Godrèche, Mouret a su s'entourer de magnifiques spécimens de la gent féminine. Cet érotisme mise sur les regards, les situations troublantes. Le rôle de Déborah François, modeste soubrette aux beaux yeux, marque le paroxysme de cet érotisme, alors que la jeune fille ne se découvre pas d'un fil. Un regard partagé par le trou d'une serrure, une nuée de nymphettes en chemises de nuit, défilant devant le héros abasourdi, suffisent à alimenter un climat de sensualité délicate.
Pour qui ne connait pas Mouret, son style peut désarçonner : dialogues très écrits, ambiance bourgeoise désuète... Mais une fois adapté à cet univers, le spectateur savoure chaque film comme un bon roman de P.G. Wodehouse. En ajoutant cette nouvelle variation à ses thèmes de prédilections, Mouret confirme son statut d'auteur de premier plan, et redore le blason de la comédie française, bien loin des sinistres pochades vulgaires à la Cyprien, Coco et autre Camping.
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